samedi 20 octobre 2012

Munich, jour 18 (Samedi 20 octobre)




Pour préparer les différentes séances du séminaire, les professeurs responsables du TD sur l'instrumentalisation du passé nazi dans la politique allemande de la BRD nous demandent de lire puis de "commenter" des articles théoriques en rapport avec le sujet qui sera traité.
Nous devons en extraire la substantifique moelle, et formuler thèses, idées fortes et questions nous venant à l'esprit à la lecture, de manière à pouvoir alimenter le "débat" qui aura lieu en classe ensuite.
Ces consignes sont pour moi très théoriques : je n'ai jamais assisté à un débat pertinent entre élèves. Mais je ne demande qu'à être surprise...
Pour la première fois depuis longtemps, il me faut composer un travail organisé à partir de documents que je n'ai pas moi-même choisis. L'un des textes initiaux compte même 12 parties, témoignage du non respect allemand de la tripartition canonique !
Etablir un exposé un peu structuré me demande donc plus de temps que prévu, et je suis impatiente de sortir profiter du magnifique soleil qui a illuminé mon bureau toute la matinée.



Direction : Nymphenburg.
C'est à près d'une heure à vélo, mais les pistes cyclables sont formidables, et le temps très agréable (voir photo ci-contre !).
On s'y rend en empruntant l'Englischer Garten, la rue Franz-Joseph, puis la rue d'Elizabeth (jolie attention de la part de Munich), celle de Dom Pedro puis celle qui longe le canal. Bref, 5 rues en tout environ : Munich est une ville à taille humaine, mais dont les rues sont souvent bien longues !

Je pensais pouvoir parcourir le parc à vélo, mais un vigile me fait comprendre que ce sera impossible. Qu'à cela ne tienne : je pourrai prendre mes photos plus facilement !

Le château depuis le canal (de face)
Le château depuis les jardins (de dos)










Depuis la cascade, au fond des jardins




















La "cascade"


Vue sur les jardins depuis la terrasse du château


 
  











































































*     *     *     *     *     *     *
En rentrant, je m'approche du joli  clocher qu'on distingue depuis les portes du château.
Oh, surprise ! Arrive justement une ribambelle de jeunes gens en soutanelle rouge et surplis,  tenue très inhabituelle pour des servants de messe français, et trahissant immédiatement la sensibilité plutôt traditionnelle du lieu. L'église, ici, n'a au contraire rien de traditionnelle : le style est résolument moderne, mais plutôt sobre et imposant :


















mercredi 17 octobre 2012

Munich, Jour 15 (Mercredi 17 octobre) : Wegen des Stresses, im Stress, nach dem Stress

Aujourd'hui, je prends mon courage à demain, et je décide d'appeler la Sorbonne.
Personne n'a répondu aux mails que j'ai envoyés au service de le scolarité, et personne n'a songé à actualiser mon relevé de notes théoriquement consultable en ligne.
Evidemment, LA personne à joindre est absente, et personne d'autre ne peut répondre à mes interrogations : il semble décidément que les administrations aient mené la division du travail à son apogée.
Absente le matin, la responsable apparaît à 14h45. Comme disait L. : "A la Sorbonne, quand tu finis par tomber sur quelqu'un de compétent, tu as déjà tellement consacré de temps à des personnes antipathiques qu'on perçoit forcément de l'énervement dans ta voix."
C'est peut-être le cas ici, même si je m'efforce de me montrer affable. D'autant que je fronce les sourcils quand les consignes qu'on me donne paraissent absurdes :
- Je n'ai pas le droit de vous donner moi-même vos notes : envoyez un mail au service des examens.
- Oui mais sur l'ENT*...
- Arrêtez avec votre ENT : il n'y a aucune raison pour que ce qu'il y a sur l'ENT soit juste ! (!)
Envoyez un mail.
- Je dois envoyer un mail, pour demander qu'on m'envoie à Munich mes relevés de notes, afin que je puisse ensuite vous les renvoyer ?
- Ha ! Vous n'aviez qu'à pas être à Munich !
- Ecoute, pauvre benêt, c'est ma cinquième année d'étude, je m'intéresse à une langue vivante, et, alors que tous les Allemands que je rencontre parlent trois langues couramment, je n'ai encore jamais eu l'occasion d'étudier à l'étranger : tu ne crois pas que ta réflexion témoigne du mépris profond que ressent le Français moyen à l'égard de ses pays voisins, mépris en partie à l'origine du déclin actuel de la France ?
(Dialogue en partie fictif - malheureusement)
(* ENT : espace numérique de travail ?)

Je déteste avoir l'impression d'avoir tout fait dans les règles, assisté aux bons cours sans sécher très souvent, rendu les travaux à temps et étudié avec sérieux, et être malgré tout vertement remise en place par un représentant de l'Institution à cause d'un cachet manquant sur un papier officiel.




Heureusement, le seul cours de la journée s'annonce plutôt bien.
"Moderni sierungs-konflikte** in **Bayern", un titre qui (me) fait rêver : comment concilier tradition et progrès, valeurs ancestrales et évolutions des moeurs, ancrage régional et ouverture sur le monde ?
Le professeur est apparemment une sommité. Bizarrement, à chaque fois qu'une nouvelle personne arrive dans la salle, je suppose qu'il s'agit de l'enseignant. Mes professeurs m'avaient prévenue : en Allemagne, on étudie jusqu'à un âge avancé ! Quand un homme de plus de 60 ans, avec barbe blanche et costume foncé, pénètre dans la pièce, je n'ai plus aucune doute, et m'attends à ce qu'il adopte une posture professorale. Mais non, il s'assoit dans un coin, et demande à son voisin de bien vouloir le cacher si le professeur pose une question trop difficile.
Le professeur effectif est bien loin de poser des questions pièges : il souhaite introduire son séminaire en nous posant des questions très générales concernant le titre de celui-ci, et énumère les thèmes qu'il sera judicieux d'envisager au cours du semestre. Nous aborderons des questions touchant à la fois à l'histoire, aux sciences politiques et à la sociologie, ce qui me réjouit.
Le professeur, par ailleurs, parle un bel allemand très clair, avec bonne humeur et plaisir visible à enseigner. Il promet de nous faire visiter les archives bavaroises, de nous guider dans notre travail, et de nous faire découvrir tant des anecdotes qu'un cadre plus global.
Ce programme m'enchante.
A la fin de la séance, il me demande de lire un texte écrit en caractères minuscules (5 en police word), qu'il faut deviner plutôt que déchiffrer. Tous entendent donc que je ne suis pas allemande, mais font poliment semblant de ne pas le remarquer ; je leur en sais gré.
Une fois le cours terminé, je vais tout de même expliquer au professeur ma présence à son séminaire. Il souligne que je parle bien l'allemand (je soupçonne la politesse allemande d'être en partie à l'origine de ce commentaire), et m'accueille volontiers dans son séminaire.


A la sortie, l'étudiant plutôt âgé mentionné plus haut m'a attendue. Il me propose son aide, quelque soit la forme que celle-ci puisse prendre. Il sort de son manteau sa carte de visite, insiste pour y écrire son numéro de téléphone. ("Ich bin der Toni!") Je lui explique loger à la Stiftung M. : "Kennen Sie die Stiftung?" "Aber natürlich kenne ich die Stiftung!" Ma question semble l'avoir un peu vexé : apparemment, tous les Bavarois ayant fait quelques études connaissent l'institution. Je le quitte après avoir accepté de prendre un café en sa compagnie, la semaine prochaine ou la suivante. Cet homme paraît éminemment sympathique - et n'est même pas prêtre ni abbé !





A table, les discussions vont bon train, ce soir.
J'apprends par exemple à une jeune Allemande brillante quelles sont les prépositions suivies du datif. J'ai du mal à envisager qu'on puisse instinctivement savoir quel cas employer sans avoir appris par coeur ces listes, et sans distinguer consciemment locatif et directif, mais je dois me rendre à l'évidence : ces notions de grammaire allemande, assez basiques pour tout Français apprenant l'allemand, lui sont complètement étrangères !

Je m'entretiens ensuite avec un jeune Chinois arrivé en Allemagne il y a trois ans, apparemment (sur)doué en physique. Son désir de voyager à travers le monde, par exemple grâce aux compétions de physique auxquelles il participe régulièrement, me fait sourire. Surtout, ses comparaisons entre sa ville d'origine, de taille moyenne pour une ville chinoise mais comptant quand même 5 ou 6 millions d'habitants, avec les villes allemandes, sont amusantes. Je lui demande s'il a l'impression d'habiter à la campagne en vivant à Munich. Non, dit-il : la nature ne lui semble pas tellement plus proche à Munich que chez lui, en Chine : là-bas aussi, on pouvait facilement aller se promener. J'ai du mal à le croire, et me réjouis de pouvoir le re-croiser car son recul sur sa propre façon de parcourir le monde est intéressant.

Enfin, j'essaye de comprendre avec un Espagnol comment celui-ci pourrait satisfaire aux mieux aux exigences de sa propre université. Pour un peu, je me féliciterais presque de la chance que j'ai de dépendre de la Sorbonne (complications administratives exceptées), tant les consignes des professeurs de Salamanca semblent ne pas tenir compte des particularités du système universitaire allemand : comment un étudiant Erasmus pourrait-il espérer trouver des cours de grammaire allemande, adaptés à un étranger, à Munich ?! Je crains que les délires linguistiques portant sur la "phraséologie" ne conviennent pas tout à fait à qui étudie la langue de Goethe depuis seulement deux ans !



Si cette journée n'avait pas très bien commencé, les jolies rencontres de l'après-midi me permettent de me coucher plutôt contente.


Phrase du jour :
"J'ai déjà remarqué que les étrangers hésitent souvent entre der, die, das, den, dem... J'ai du mal à comprendre pourquoi : pour moi c'est tellement évident !"  (traduction libre)


Munich, jour 14 (mardi 16 octobre) : Venues, errements et déconvenues

Aujourd'hui, je flippe un peu.
L'endroit dans lequel j'ai atterri est déconcertant. En septembre dernier, lorsque j'ai intégré  l'ENS, j'étais consciente de ma chance et je me réjouissais de pouvoir apprécier ces lieux, cette thurne, et cette bibliothèque splendides. Mais le confort dont nous bénéficiions n'a rien à voir avec celui que connaissent les étudiants d'ici.
Surtout, notre système scolaire est si uniformisant que la personnalité de chacun se manifeste plus difficilement au cours des premières années d'études. Ici, les jeunes semblent épanouis, souriants, jouent tous du piano et multiplient les expériences diverses, notamment à l'étranger...


Mon premier cours est très déroutant et plutôt agréablement surprenant : il s'agit d'un cours de théo-philosophie-histoire des idées, à propos de Religion, Religionskritik (Feuerbach, Freud, Nietzsche, Marx), et peut-être Kritik der Religionskritik. Le Power Point est délirant, bariolé, dynamique. Des petits smileys s'affichent, les citations apparaissent pile au bon moment, des flèches s'animent soudain.Tout cela a dû demander beaucoup de temps, et permet de visualiser avec précision la logique de l'enseignant. Son plan est d'une clarté remarquable, et l'écouter présenter son show est très plaisant.



Qui eût cru qu'un théologien impressionnerait mon science-piste de voisin par son "power-point (chrétien)" ?

Pas de suspenses inutile : ce cours sera le seul vraiment bon de cette journé.

En en sortant, je me perds complètement, d'abord dans les rues autour de l'Université, puis dans le bâtiment d'une rue voisine, ne comprenant pas comment un cours sur Thomas Mann pourrait avoir lieu entre la bibliothèque de géophysique et celle de mathématiques. J'arrive en retard, l'amphi est plein, je m'assois par terre, et écoute le professeur qui articule peu.
A midi, j'erre à la recherche d'un casse-croûte: la cafétéria est une jolie salle où l'on peut manger son propre sandwich, mais rien n'y est vendu, de sorte que j'achète dans une gargote des pâtes asiatiques dégoûtantes. J'erre à nouveau, ne trouve pas non plus la salle du cours suivant, vérifie que le numéro de salle que j'ai noté est le bon à l'accueil de l'Université, et tourne en rond.
On comprendra pourquoi j'ai hésité avant de m'engouffrer dans un couloir ainsi indiqué ; c'était pourtant bien le chemin menant à Thomas Mann !

Je pousse la porte avec 5 minutes de retard, alors que le professeur est déjà lancé dans un laïus ébouriffant, où se mêlent pourcentages, dates historiques et noms propres (soit le pire, dans un cours en langue étrangère). J'ai l'impression d'avoir  affaire à un cours de haute volée, sur la situation économique de la Bavière au cours des deux derniers siècles, et espère pouvoir rattraper ce que j'imagine être le niveau des autres étudiants.
Au bout de 5 minutes environ, le professeur clôt toutefois son introduction, et nous propose de participer plus activement au cours (proposition toujours dangereuse) : elle nous tend des feutres, de grandes feuilles de papier, et nous propose d'inscrire tout ce qui nous passe par la tête lorsque nous entendons les expressions "Agrarland Bayern" ou "Bayern im  XIX. Jahrhundert".
Lorsque j'entends mes camarades évoquer la Guerre de Trente Ans, et alors que j'évoque la situation particulière de la Bavière à la fin du XIXème siècle, puissance incontournable mais prise comme en tenaille entre Prusse et Autriche, je réalise que toutes n'ont peut-être pas des connaissances si encyclopédiques que cela. J'entends encore mon professeur d'Hypokhâgne évoquer le camouflet infligé par Bismarck aux Français lorsqu'il choisit de faire signer le traité conduisant à l'unité allemande dans la Galerie des Glaces de Versailles, le 18 janvier 1871, et me réjouis d'avoir eu une formation si généraliste : chaque idée lancée un peu rapidement par les étudiantes aurait presque pu représenter un sujet de khôlle dans l'une des matières étudiées en Khâgne (Les Jeux Olympiques de Munich ; la crise de 1929 ; la modernisation des exploitations agricoles).
L'une des idées que j'avais proposées concernait la disparitions des traditions et l'apparition d'un fossé entre villes modernes, d'où le folklore est exclu, et la campagne. Une jeune fille me soutient : "Nan, mais c'est vrai : moi je viens de la campagne, et là-bas les vieux prennent  vraiment ça au sérieux, la Messe, tout ça." (Traduction libre ; les scories sont moins nombreuses en allemand, même dans la langue parlée).


Après ce brain-storming, nous nous présentons toutes (+ 1 jeune homme) : nous devons faire tourner un minuteur, et parler exactement deux minutes. La plupart n'ont rien à dire, évoquent leur lapin, le Trachtenverein (ensemble folklorique) dont elles sont membres, prétendent aimer le sport et le cinéma (... Impression d'un retour en 6ème garantie). De fait, il s'agit souvent d'étudiantes en première année post-bac, ceci expliquant cela (quant à ma présence ici, elle s'explique par une mauvaise lecture de l'offre des cours : je n'avais pas assez bien réalisé quel était le type de public visé.)
Enfin, nous sommes sommés d'inscrire sur un papier blanc ce que nous attendons de ce cours ("un éclairage global et un coup de projecteur sur quelques éléments en particulier"), sur un papier jaune ce que nous souhaitons éviter à tout prix ("les exposés trop longs").
L'origine de ces démarches bizarres s'explique alors enfin : notre enseignant a étudié le management en Angleterre et souhaite mettre en place des mesures favorisant le mieux-vivre-ensemble. L'intention est-elle louable ? Sans doute. La réalisation me laisse cependant perplexe : nous avons surtout perdu 2 heures de notre existence.
Surtout les autres : en ce qui me concerne, je me suis bien amusée.
Je rigole moins quand l'une de ces étudiantes m'aborde, raconte venir de Moscou, parle l'allemand parfaitement, un français sans accent, et prétend maîtriser également espagnol et italien. Mon allemand me paraît tout à fait ridicule, désormais...

D'autant que le cours suivant n'est pas pour me rassurer : l'objectif étant de traduire du français vers l'allemand, le professeur a sélectionné des auteurs en vogue, et qu'il suppose connus en France. Je n'ai lu aucun des 15 romans de sa liste, et n'en connais vraiment que deux auteurs (Philippe Le Guillou et Pascal Quignard). A chaque fois qu'il présente un livre, l'enseignant se tourne vers moi, cherche mon approbation, me demande si je connais ce livre : quelle humiliation ! Je lis dans ses yeux, ainsi que dans ceux de mes 6 camarades, que tous se demandent si j'ai vraiment étudié la littérature.
Mais les connaissez-vous, vous, ces Henri Calet, Raymond Guérin, Claude Ollier, Eric Chevillard, Christian Oster, Laurent Mauvignier, Patrick Deville et autres François Bon ?!
D'abord, sa liste manque de femmes ; ensuite, elle manque de Laurent Gaudé ; je ne peux donc souscrire à cette sélection si arbitraire.



Après ces trois cours éprouvants, car peu intéressants, je sors assez épuisée, et de très mauvaise humeur. Comme je n'ai pas envie de m'épancher sur mon blog (ce que j'ai fait tout de même, concedo), je prends quelques (jolies ?) photos, censées témoigner de la jolie journée que je viens de passer : il est donc légitime que je vous en fasse profiter :




Bayerisches Nationalmuseum


























Ludwigsstraße (Au fond : die Theatinerkirche)

En soirée, cours de danse pour débutants, que je m'inflige comme pour mériter mon séjour dans un endroit si merveilleux.
J'en avais très peur ; je n'ai toujours pas analysé les impressions ressenties ; cela m'a paru être une corvée redoutable, et sans aucun intérêt autre que de légitimer le rapprochement de deux êtres que tout éloigne a priori. Mais mon jugement n'est peut-être pas très sûr. Suite au prochain épisode.


Phrase du jour (traduction) :
" 'Les attentats du 11 septembre n'ont rien, mais alors rien à voir avec la religion.' Voilà une citation de Gerhard Schröder, dont on ne peut dire qu'il soit particulièrement compétent en matière de religion ; et dont on peut d'ailleurs se demander en matière de quoi il est réellement compétent."

(Rires de la salle, apparemment peu conquise par le dernier chancelier SPD de l'Histoire)

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BONUS :
 - Mais pourquoi un panneau solaire sur une poubelle ? me suis-je interrogée.
C'est très vite devenu évident : pour alimenter son haut-parleur automatique, qui remercie chaque utilisateur et le félicite pour son geste éco-citoyen lorsqu'il en referme le couvercle. (No fâke)