mercredi 17 octobre 2012

Munich, jour 14 (mardi 16 octobre) : Venues, errements et déconvenues

Aujourd'hui, je flippe un peu.
L'endroit dans lequel j'ai atterri est déconcertant. En septembre dernier, lorsque j'ai intégré  l'ENS, j'étais consciente de ma chance et je me réjouissais de pouvoir apprécier ces lieux, cette thurne, et cette bibliothèque splendides. Mais le confort dont nous bénéficiions n'a rien à voir avec celui que connaissent les étudiants d'ici.
Surtout, notre système scolaire est si uniformisant que la personnalité de chacun se manifeste plus difficilement au cours des premières années d'études. Ici, les jeunes semblent épanouis, souriants, jouent tous du piano et multiplient les expériences diverses, notamment à l'étranger...


Mon premier cours est très déroutant et plutôt agréablement surprenant : il s'agit d'un cours de théo-philosophie-histoire des idées, à propos de Religion, Religionskritik (Feuerbach, Freud, Nietzsche, Marx), et peut-être Kritik der Religionskritik. Le Power Point est délirant, bariolé, dynamique. Des petits smileys s'affichent, les citations apparaissent pile au bon moment, des flèches s'animent soudain.Tout cela a dû demander beaucoup de temps, et permet de visualiser avec précision la logique de l'enseignant. Son plan est d'une clarté remarquable, et l'écouter présenter son show est très plaisant.



Qui eût cru qu'un théologien impressionnerait mon science-piste de voisin par son "power-point (chrétien)" ?

Pas de suspenses inutile : ce cours sera le seul vraiment bon de cette journé.

En en sortant, je me perds complètement, d'abord dans les rues autour de l'Université, puis dans le bâtiment d'une rue voisine, ne comprenant pas comment un cours sur Thomas Mann pourrait avoir lieu entre la bibliothèque de géophysique et celle de mathématiques. J'arrive en retard, l'amphi est plein, je m'assois par terre, et écoute le professeur qui articule peu.
A midi, j'erre à la recherche d'un casse-croûte: la cafétéria est une jolie salle où l'on peut manger son propre sandwich, mais rien n'y est vendu, de sorte que j'achète dans une gargote des pâtes asiatiques dégoûtantes. J'erre à nouveau, ne trouve pas non plus la salle du cours suivant, vérifie que le numéro de salle que j'ai noté est le bon à l'accueil de l'Université, et tourne en rond.
On comprendra pourquoi j'ai hésité avant de m'engouffrer dans un couloir ainsi indiqué ; c'était pourtant bien le chemin menant à Thomas Mann !

Je pousse la porte avec 5 minutes de retard, alors que le professeur est déjà lancé dans un laïus ébouriffant, où se mêlent pourcentages, dates historiques et noms propres (soit le pire, dans un cours en langue étrangère). J'ai l'impression d'avoir  affaire à un cours de haute volée, sur la situation économique de la Bavière au cours des deux derniers siècles, et espère pouvoir rattraper ce que j'imagine être le niveau des autres étudiants.
Au bout de 5 minutes environ, le professeur clôt toutefois son introduction, et nous propose de participer plus activement au cours (proposition toujours dangereuse) : elle nous tend des feutres, de grandes feuilles de papier, et nous propose d'inscrire tout ce qui nous passe par la tête lorsque nous entendons les expressions "Agrarland Bayern" ou "Bayern im  XIX. Jahrhundert".
Lorsque j'entends mes camarades évoquer la Guerre de Trente Ans, et alors que j'évoque la situation particulière de la Bavière à la fin du XIXème siècle, puissance incontournable mais prise comme en tenaille entre Prusse et Autriche, je réalise que toutes n'ont peut-être pas des connaissances si encyclopédiques que cela. J'entends encore mon professeur d'Hypokhâgne évoquer le camouflet infligé par Bismarck aux Français lorsqu'il choisit de faire signer le traité conduisant à l'unité allemande dans la Galerie des Glaces de Versailles, le 18 janvier 1871, et me réjouis d'avoir eu une formation si généraliste : chaque idée lancée un peu rapidement par les étudiantes aurait presque pu représenter un sujet de khôlle dans l'une des matières étudiées en Khâgne (Les Jeux Olympiques de Munich ; la crise de 1929 ; la modernisation des exploitations agricoles).
L'une des idées que j'avais proposées concernait la disparitions des traditions et l'apparition d'un fossé entre villes modernes, d'où le folklore est exclu, et la campagne. Une jeune fille me soutient : "Nan, mais c'est vrai : moi je viens de la campagne, et là-bas les vieux prennent  vraiment ça au sérieux, la Messe, tout ça." (Traduction libre ; les scories sont moins nombreuses en allemand, même dans la langue parlée).


Après ce brain-storming, nous nous présentons toutes (+ 1 jeune homme) : nous devons faire tourner un minuteur, et parler exactement deux minutes. La plupart n'ont rien à dire, évoquent leur lapin, le Trachtenverein (ensemble folklorique) dont elles sont membres, prétendent aimer le sport et le cinéma (... Impression d'un retour en 6ème garantie). De fait, il s'agit souvent d'étudiantes en première année post-bac, ceci expliquant cela (quant à ma présence ici, elle s'explique par une mauvaise lecture de l'offre des cours : je n'avais pas assez bien réalisé quel était le type de public visé.)
Enfin, nous sommes sommés d'inscrire sur un papier blanc ce que nous attendons de ce cours ("un éclairage global et un coup de projecteur sur quelques éléments en particulier"), sur un papier jaune ce que nous souhaitons éviter à tout prix ("les exposés trop longs").
L'origine de ces démarches bizarres s'explique alors enfin : notre enseignant a étudié le management en Angleterre et souhaite mettre en place des mesures favorisant le mieux-vivre-ensemble. L'intention est-elle louable ? Sans doute. La réalisation me laisse cependant perplexe : nous avons surtout perdu 2 heures de notre existence.
Surtout les autres : en ce qui me concerne, je me suis bien amusée.
Je rigole moins quand l'une de ces étudiantes m'aborde, raconte venir de Moscou, parle l'allemand parfaitement, un français sans accent, et prétend maîtriser également espagnol et italien. Mon allemand me paraît tout à fait ridicule, désormais...

D'autant que le cours suivant n'est pas pour me rassurer : l'objectif étant de traduire du français vers l'allemand, le professeur a sélectionné des auteurs en vogue, et qu'il suppose connus en France. Je n'ai lu aucun des 15 romans de sa liste, et n'en connais vraiment que deux auteurs (Philippe Le Guillou et Pascal Quignard). A chaque fois qu'il présente un livre, l'enseignant se tourne vers moi, cherche mon approbation, me demande si je connais ce livre : quelle humiliation ! Je lis dans ses yeux, ainsi que dans ceux de mes 6 camarades, que tous se demandent si j'ai vraiment étudié la littérature.
Mais les connaissez-vous, vous, ces Henri Calet, Raymond Guérin, Claude Ollier, Eric Chevillard, Christian Oster, Laurent Mauvignier, Patrick Deville et autres François Bon ?!
D'abord, sa liste manque de femmes ; ensuite, elle manque de Laurent Gaudé ; je ne peux donc souscrire à cette sélection si arbitraire.



Après ces trois cours éprouvants, car peu intéressants, je sors assez épuisée, et de très mauvaise humeur. Comme je n'ai pas envie de m'épancher sur mon blog (ce que j'ai fait tout de même, concedo), je prends quelques (jolies ?) photos, censées témoigner de la jolie journée que je viens de passer : il est donc légitime que je vous en fasse profiter :




Bayerisches Nationalmuseum


























Ludwigsstraße (Au fond : die Theatinerkirche)

En soirée, cours de danse pour débutants, que je m'inflige comme pour mériter mon séjour dans un endroit si merveilleux.
J'en avais très peur ; je n'ai toujours pas analysé les impressions ressenties ; cela m'a paru être une corvée redoutable, et sans aucun intérêt autre que de légitimer le rapprochement de deux êtres que tout éloigne a priori. Mais mon jugement n'est peut-être pas très sûr. Suite au prochain épisode.


Phrase du jour (traduction) :
" 'Les attentats du 11 septembre n'ont rien, mais alors rien à voir avec la religion.' Voilà une citation de Gerhard Schröder, dont on ne peut dire qu'il soit particulièrement compétent en matière de religion ; et dont on peut d'ailleurs se demander en matière de quoi il est réellement compétent."

(Rires de la salle, apparemment peu conquise par le dernier chancelier SPD de l'Histoire)

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BONUS :
 - Mais pourquoi un panneau solaire sur une poubelle ? me suis-je interrogée.
C'est très vite devenu évident : pour alimenter son haut-parleur automatique, qui remercie chaque utilisateur et le félicite pour son geste éco-citoyen lorsqu'il en referme le couvercle. (No fâke)


 

1 commentaire:

  1. J'adore l'histoire de la poubelle polie ! Dorénavant je dirai : "Polie comme une poubelle allemande." ou " Même une poubelle allemande est plus polie que toi."

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