Personne n'a répondu aux mails que j'ai envoyés au service de le scolarité, et personne n'a songé à actualiser mon relevé de notes théoriquement consultable en ligne.
Evidemment, LA personne à joindre est absente, et personne d'autre ne peut répondre à mes interrogations : il semble décidément que les administrations aient mené la division du travail à son apogée.
Absente le matin, la responsable apparaît à 14h45. Comme disait L. : "A la Sorbonne, quand tu finis par tomber sur quelqu'un de compétent, tu as déjà tellement consacré de temps à des personnes antipathiques qu'on perçoit forcément de l'énervement dans ta voix."
C'est peut-être le cas ici, même si je m'efforce de me montrer affable. D'autant que je fronce les sourcils quand les consignes qu'on me donne paraissent absurdes :
- Je n'ai pas le droit de vous donner moi-même vos notes : envoyez un mail au service des examens.
- Oui mais sur l'ENT*...
- Arrêtez avec votre ENT : il n'y a aucune raison pour que ce qu'il y a sur l'ENT soit juste ! (!)
Envoyez un mail.
- Je dois envoyer un mail, pour demander qu'on m'envoie à Munich mes relevés de notes, afin que je puisse ensuite vous les renvoyer ?
- Ha ! Vous n'aviez qu'à pas être à Munich !
- Ecoute, pauvre benêt, c'est ma cinquième année d'étude, je m'intéresse à une langue vivante, et, alors que tous les Allemands que je rencontre parlent trois langues couramment, je n'ai encore jamais eu l'occasion d'étudier à l'étranger : tu ne crois pas que ta réflexion témoigne du mépris profond que ressent le Français moyen à l'égard de ses pays voisins, mépris en partie à l'origine du déclin actuel de la France ?
(Dialogue en partie fictif - malheureusement)
(* ENT : espace numérique de travail ?)
Je déteste avoir l'impression d'avoir tout fait dans les règles, assisté aux bons cours sans sécher très souvent, rendu les travaux à temps et étudié avec sérieux, et être malgré tout vertement remise en place par un représentant de l'Institution à cause d'un cachet manquant sur un papier officiel.
Heureusement, le seul cours de la journée s'annonce plutôt bien.
"Moderni sierungs-konflikte** in **Bayern", un titre qui (me) fait rêver : comment concilier tradition et progrès, valeurs ancestrales et évolutions des moeurs, ancrage régional et ouverture sur le monde ?
Le professeur est apparemment une sommité. Bizarrement, à chaque fois qu'une nouvelle personne arrive dans la salle, je suppose qu'il s'agit de l'enseignant. Mes professeurs m'avaient prévenue : en Allemagne, on étudie jusqu'à un âge avancé ! Quand un homme de plus de 60 ans, avec barbe blanche et costume foncé, pénètre dans la pièce, je n'ai plus aucune doute, et m'attends à ce qu'il adopte une posture professorale. Mais non, il s'assoit dans un coin, et demande à son voisin de bien vouloir le cacher si le professeur pose une question trop difficile.
Le professeur effectif est bien loin de poser des questions pièges : il souhaite introduire son séminaire en nous posant des questions très générales concernant le titre de celui-ci, et énumère les thèmes qu'il sera judicieux d'envisager au cours du semestre. Nous aborderons des questions touchant à la fois à l'histoire, aux sciences politiques et à la sociologie, ce qui me réjouit.
Le professeur, par ailleurs, parle un bel allemand très clair, avec bonne humeur et plaisir visible à enseigner. Il promet de nous faire visiter les archives bavaroises, de nous guider dans notre travail, et de nous faire découvrir tant des anecdotes qu'un cadre plus global.
Ce programme m'enchante.
A la fin de la séance, il me demande de lire un texte écrit en caractères minuscules (5 en police word), qu'il faut deviner plutôt que déchiffrer. Tous entendent donc que je ne suis pas allemande, mais font poliment semblant de ne pas le remarquer ; je leur en sais gré.
Une fois le cours terminé, je vais tout de même expliquer au professeur ma présence à son séminaire. Il souligne que je parle bien l'allemand (je soupçonne la politesse allemande d'être en partie à l'origine de ce commentaire), et m'accueille volontiers dans son séminaire.
A la sortie, l'étudiant plutôt âgé mentionné plus haut m'a attendue. Il me propose son aide, quelque soit la forme que celle-ci puisse prendre. Il sort de son manteau sa carte de visite, insiste pour y écrire son numéro de téléphone. ("Ich bin der Toni!") Je lui explique loger à la Stiftung M. : "Kennen Sie die Stiftung?" "Aber natürlich kenne ich die Stiftung!" Ma question semble l'avoir un peu vexé : apparemment, tous les Bavarois ayant fait quelques études connaissent l'institution. Je le quitte après avoir accepté de prendre un café en sa compagnie, la semaine prochaine ou la suivante. Cet homme paraît éminemment sympathique - et n'est même pas prêtre ni abbé !
A table, les discussions vont bon train, ce soir.
J'apprends par exemple à une jeune Allemande brillante quelles sont les prépositions suivies du datif. J'ai du mal à envisager qu'on puisse instinctivement savoir quel cas employer sans avoir appris par coeur ces listes, et sans distinguer consciemment locatif et directif, mais je dois me rendre à l'évidence : ces notions de grammaire allemande, assez basiques pour tout Français apprenant l'allemand, lui sont complètement étrangères !
Je m'entretiens ensuite avec un jeune Chinois arrivé en Allemagne il y a trois ans, apparemment (sur)doué en physique. Son désir de voyager à travers le monde, par exemple grâce aux compétions de physique auxquelles il participe régulièrement, me fait sourire. Surtout, ses comparaisons entre sa ville d'origine, de taille moyenne pour une ville chinoise mais comptant quand même 5 ou 6 millions d'habitants, avec les villes allemandes, sont amusantes. Je lui demande s'il a l'impression d'habiter à la campagne en vivant à Munich. Non, dit-il : la nature ne lui semble pas tellement plus proche à Munich que chez lui, en Chine : là-bas aussi, on pouvait facilement aller se promener. J'ai du mal à le croire, et me réjouis de pouvoir le re-croiser car son recul sur sa propre façon de parcourir le monde est intéressant.
Enfin, j'essaye de comprendre avec un Espagnol comment celui-ci pourrait satisfaire aux mieux aux exigences de sa propre université. Pour un peu, je me féliciterais presque de la chance que j'ai de dépendre de la Sorbonne (complications administratives exceptées), tant les consignes des professeurs de Salamanca semblent ne pas tenir compte des particularités du système universitaire allemand : comment un étudiant Erasmus pourrait-il espérer trouver des cours de grammaire allemande, adaptés à un étranger, à Munich ?! Je crains que les délires linguistiques portant sur la "phraséologie" ne conviennent pas tout à fait à qui étudie la langue de Goethe depuis seulement deux ans !
Si cette journée n'avait pas très bien commencé, les jolies rencontres de l'après-midi me permettent de me coucher plutôt contente.
Phrase du jour :
"J'ai déjà remarqué que les étrangers hésitent souvent entre der, die, das, den, dem... J'ai du mal à comprendre pourquoi : pour moi c'est tellement évident !" (traduction libre)
Lena et ses rencontres ! Sourire. Pour le reste, article très intéressant. Merci pour toutes ces notations langagières, que j'adore. (VG)
RépondreSupprimer