mardi 6 novembre 2012

Lundi 5 novembre : KZ-Gedenkstätte Dachau




   "Les preuves des crimes des nazis nous sont intelligibles, car elles ne relèvent pas du 'pourquoi ?' mais du 'comment ?' " (Pierre Assouline)

  




Lundi 5 novembre, visite du camp de concentration de Dachau.
Aucune visite ne produira sur moi d'impression plus forte que celle du Struthof  à la suite du professeur d'histoire qui a consacré toute sa vie, professionnelle et personnelle, à l'étude du seul camp de concentration construit sur le sol français ; aucune reconstitution ne pourra sans doute me bouleverser plus que Si c'est un homme ou W ou le souvenir d'enfance, "autobiographie" que j'ai plusieurs fois relue.

"Nach Auschwitz ein Gedicht zu schreiben, ist barbarisch."
Je donne raison à Adorno.
Raconter la visite d'un camp de concentration peut être barbare également.
Puisse cet article ne pas être de trop mauvais goût.

A Dachau, je renonce lâchement à "éprouver" et me protège des photos et des images suggérées en me contentant d'écoutant passivement. La visite est thématique : en quoi le camp de Dachau illustre-t-il la façon dont les Allemands se sont confrontés à leur passé après la Seconde Guerre mondiale ?
Nous ne nous promenons pas dans le camp en énumérant seulement les atrocités qui y furent commises, mais également en prêtant attention aux étapes de la "Vergangenheitsbewältigung".

Juste après la guerre, le camp nazi fut rasé ; les Américains y installèrent une base militaire et un camp d'internement de prisonniers en attente de jugement.
Dès 1948, on construisit des bâtiments complètement neufs pour permettre l'accueil de réfugiés d'Europe de l'Est : les traces de l'époque nationale-socialiste s'estompèrent.
En  1955, on aurait voulu raser définitivement toutes les preuves du passé nazi, afin que le nom de "Dachau" ne soit pas irrémédiablement et pour toujours lié à l'inimaginable.
Seulement, un traité (der Pariser Vertrag ?) contraignit les Allemands à préserver ces lieux ; un comité d'anciens prisonniers se forma, qui réfléchit à la façon dont un musée pourrait commémorer l'inoubliable.
On détruisit donc les vestiges du camp de réfugiés, pour reconstruire deux baraques ressemblant à celles bâties par les Nazis.
Le camp devint accessible au public en 1965 : ouvert jour et nuit, sans ticket d'entrée, il est pensé comme un lieu de mémoire et de deuil.
3 édifices  religieux virent alors le jour : une chapelle catholique, une église protestante et un monument juif. C'est, paraît-il, le seul camp de concentration dans lequel les églises ont tenu à honorer les victimes de la sorte.




Si l'on se place sur la place d'appel, on a derrière soi le monument commémoratif inauguré en 1968, et face à soi la chapelle catholique (Todesangst-Christi-Kapelle).
L'un représente des êtres humains prisonniers de fils barbelés ; l'autre est ronde, contrastant avec les angles droits du KZ, bordée de 12 chênes, abritant une gigantesque croix suspendue et surmontée d'une sculpture métallique évoquant la Couronne d'épines du Christ.
Question de l'enseignant : quel point commun entre ces deux monuments ?
Facile : ce besoin presque irrésistible de s'agenouiller devant chacun, à l'idée du Mal dont l'homme est capable (et dont l'homme est coupable).


Perspective depuis la place d'appel



Todesangst-Christi-Kapelle







Depuis le fond du camp, vers la place d'appel














Monument commémoratif




























 A plusieurs endroits, le guide souligne combien il fut difficile pour les Allemands d'accepter la confrontation avec leur passé.

Ici, on lit un même message en 4 langues, dont 3 compréhensibles par tout Européen.
Une différence sémantique notable existe entre l'anglais et le français d'une part, et l'allemand d'autre part.
En français : "Puisse l'exemple de ceux qui furent exterminés dans la lutte contre le nazisme faire que les vivants s'unissent pour défendre la paix, la liberté et le respect de la personne humaine."

En allemand : "Möge das Vorbild derer, die hier wegen ihres Kampfes gegen den Nationalsozialismus ihr Leben ließen, die Lebenden vereinen zur Verteidigung des Friedens und der Freiheit und der Ehrfurcht vor der Würde der Menschen."





La litote allemande "ceux qui laissèrent leur vie" est interpellante, quand le français et l'anglais écrivent "ceux qui furent exterminés".
Comme si les termes allemands exprimaient moins explicitement cette terrible violence.


Nous nous arrêtons également devant cette autre oeuvre commémorative : évidemment, les triangles multicolores représentent les insignes distinctives portées par les différents types de prisonniers.
Alors qu'on dénombre 6 catégories de prisonniers en plus des Juifs (politische Häftlinge, Emigranten, Berufsverbrecher, Bibelforscher (Zeugen Jehovas) Homosexuelle und Asoziale), seules 4 couleurs sont présentes ici : le jaune de l'étoile juive, le rouge, le bleu et le mauve.
Sont donc absents le vert des "Berufsverbrecher", le rose des homosexuels et le noirs des "asociaux". Comme s'il était moins légitime de se souvenir de la mort de certains prisonniers ; comme si l'injustice du sort de certains était moins criante...
Ce monument n'a pas été "rénové" depuis les années 70 ; aujourd'hui, il célèbre tant la mémoire des morts identifiés par les couleurs, que celle de ceux qui ont été comme "laissés de côté par l'artiste"; la prise en compte de l'idéologie nazie a été progressive, et ce monument représente une étape non négligeable, mais tout de même intermédiaire, dans ce processus.



La visite se clôt sur cette inscription en plusieurs langues :


Plus jamais     - never again   -   nie wieder

Réflexion du jour :
"In keinem Dekret der Besatzungsmächte, in keiner öffentlichen Äusserung eines mit Definitionsmacht ausgestatteten britischen, französischen oder amerikanischen Politikers war jemals von einer kollektiven Schuld aller Deutschen die Rede.
Das ist auch schon deshalb unwahrscheinlich, weil in der gesamten klassichen Rechtstradition der Begriff der Schuld unmittelbar mit der Zurechnungsfähigkeit der individuellen Person verbunden ist.
 Die geradezu obsessive Abwehr eines Vorwurfs, den niemand erhoben hatte, erlaubt einzig die psychoanalytische Deutung als "Projektion".


Texte du jour : 
"Que s'est-il passé dans l'univers concentrationnaire pour que l'élection se retrourne en malédiction? Même si on sait que Job a incontestablement partie liée avec l'absurde, on cherche à comprendre. Les théologiens juifs ont fini par trouver la réponse dans la Kabbale, la mystique juive. Ce n'est pas que Dieu a laissé faire ; c'est plus compliqué que cela, formule qui n'annonce généralement rien de bon, et souvent des faux-fuyants. Tout est toujours plus compliqué dès lors qu'on veut pénétrer la complexité des choses.
Dieu s'est retiré pour laisser à l'homme son libre arbitre. Cette éclipse s'appelle le tsimtsoum. On désigne par là un phénomène de contraction, de rétraction de la puissance divine, l'Eternel se retirant en lui-même afin de provoquer un appel d'air laissant à l'homme un espace vide et intermédiaire; en prenant ses distances, la puissance divine s'auto-limite. Ainsi se met-il en situation d'exil intérieur. Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a pas choisi le bon moment pour se retirer, quand bien même on aurait voulu l'aider à nous aider.
C'était un temps où tout un peuple partait à l'assaut du genre humain. Le salut par les Juifs venait d'être pris à la lettre par des gens qui en profitèrent pour justifier leur massacre puisque de leur souffrance dépendrait le destin du monde.
Le camp, c'est le trou noir.Savoir que l'Allemagne a raté la révolution des Lumières ne suffit pas à l'éclairer. Cela n'explique pas ce basculement de la nation alors la plus civilisée d'Europe dans un monde d'abattoirs et d'équarrisseurs. On ne s'absente pas dans ces moments-là surtout quand on est le Tout-Puissant.
[...] 
Ces morts sans Kaddish et sans épitaphe n'ont pas fini de nous hanter. A ceux qui cherchent une raison de rester juif après deux mille ans de malheurs, leur ombre portée en offre six millions."
(Pierre Assouline : Vies de Job. Gallimard, Paris 2011. P. 421-422)

Gedicht des Tages (la destruction de la langue des bourreaux comme seule manière d'échapper à la barbarie ?) :
                  TENEBRAE

                  Nah sind wir, Herr,                                     Nous sommes tout près, Seigneur,
                  nahe und greifbar.                                       Tout près et insaisissables.

                  Gegriffen schon, Herr,                                Déjà happés, Seigneur,
                  ineinander verkrallt, als wär                        cramponnés l'un en l'autre, comme si
                  der Leib eines jeden von uns                        le corps de chacun d'entre nous était
                  dein Leib, Herr.                                           ton corps, Seigneur.

                  Bete, Herr,                                                  Prie, Seigneur,
                  bete zu uns,                                                 adresse-nous ta prière,
                  wir sind nah.                                               nous sommes tout près.

                  Windschief gingen wir hin,                          Nous sommes allés tout pliés,            
                  gingen wir hin, uns zu bücken                      sommes allés nous pencher
                  nach Mulde und Maar.                                 à la mare et au trou d'eau.

                  Zur Tränke gingen wir, Herr.                      Nous sommes allés à l'abreuvoir,
                                                                                    Seigneur.

                  Es war Blut, es war,                                     C'était du sang, c'était
                  was du vergossen, Herr.                               ce que tu as versé, Seigneur.

                  Es glänzte.                                                  Ca brillait.

                  Es warf uns dein Bild in die Augen, Herr.     Ca nous jetait ton image dans les yeux,                                                                                       Seigneur.
                  Augen und Mund stehn so offen und leer,    Les yeux et la  bouches sont vides    
                  Herr.                                                           et béants, Seigneur.
                 
                  Wir haben getrunken, Herr.                         Nous avons bu, Seigneur.
                  Das Blut und das Bild, das im Blut war, Herr. Le sang et puis l'image qui était dans
                                                                                     le sang, Seigneur.

                  Bete, Herr.                                                   Prie, Seigneur.
                  Wir sind nah.                                               Nous sommes tout près.
                                                                                
                  (Paul CELAN : Tenebrae. 1957)                  (Traduction : Jean-Pierre Lefebvre)
 

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